Article 8: l’équilibre

Dans ce huitième article, Sifu SCHÜSSLER traite la question de l’équilibre, expression humaine du contrôle de la pesanteur et point commun de tous les arts martiaux logiques.

Dans presque tous les systèmes d’arts martiaux et de sports de combat, les techniques et leur apprentissage jouent un rôle essentiel. Cependant, de nombreux pratiquants perdent de vue un aspect essentiel hérité de la nature Quel est donc ce point commun à toutes les pratiques ?

Contrôle du mouvement et pesanteur.

Pour répondre à cette question, il faut tout d’abord considérer les mouvements humains en dehors de la perspective des arts martiaux ou des sports de combat. Les échanges avec des experts ou les professionnels formés à la pédagogie du sport identifient comme élément commun à tous les exercices de mouvement la maîtrise de la pesanteur, de la gravité.

Sur notre planète la pesanteur, issue de la gravité, est la grandeur déterminante pour tous les mouvements du quotidien ou qu’ils soient effectués dans une optique technique. Sans le contrôle de la pesanteur, aucun mouvement contrôlé n’est possible. La célèbre expérience de Newton, dont la pomme tombait toujours en direction de la terre, n’a pas perdu de sa validité.

Wing Chun Wing Tsun Kung Fu Lyon GravitéUn peu de physique

Pour mieux expliciter la chose, prenons la notion d’accélération de la pesanteur : sur terre, si l’on néglige le frottement de l’air, un objet lâché tombe en direction du sol à une vitesse uniformément accélérée. L’accélération est de 9,81 m/s2, c’est-à-dire qu’à chaque seconde sa vitesse augmente de 9,81 m/s. Cette constante est l’accélération de la pesanteur sur terre.

 

Pour en appréhender la signification, il faut alors réaliser que quand notre corps tombe, il est toujours soumis à cette forte accélération. Le lecteur attentif objectera qu’il ne tombe que quand il titube, qu’il est distrait ou qu’on le pousse. En fait, presque chaque mouvement tend à nous attirer vers le bas, et ce n’est que grâce à la synergie perfectionnée entre notre système nerveux (commande et régulation) et notre musculature que nous pouvons marcher, nous tenir debout et exécuter des mouvements contrôlés dans toutes les directions. La nature nous a fait un précieux cadeau : la possibilité de garder notre équilibre.

Spécificité des situations d’opposition : la présence d’un adversaire.

Fort cette explication, retournons au domaine des arts martiaux et des sports de combat.

Comme pour toutes les dimensions corporelles, la pesanteur est la grandeur déterminante. Toutefois, il un facteur extérieur s’ajoute: un adversaire qui s’efforce activement de perturber l’équilibre. Dès que l’on se trouve en face d’un adversaire on doit obligatoirement se battre sur deux fronts : se défendre contre la force de la pesanteur/la propre perte d’équilibre et contre un adversaire qui n’a de cesse de rompre ledit équilibre.

La gestion de cette lutte sur deux fronts se cristallisent dans l’apprentissage technique. Or, celle-ci ne saurait se résumer à un entraînement sans stratégie et sans fondement structurel. En effet, La technique est une démarche dynamique pour traiter une problématique et ne constitue qu’une mesure instantanée. S’il l’on perd de vue le concept d’équilibre global, la technique seule ne mènera jamais au résultat escompté : le contrôle de l’adversaire.

Toute autre conceptualisation sera étrangère à toutes les bases logiques, vérifiables et scientifiques. Mais comment se fait-il alors qu’il existe tant de bases théoriques et de démarches différentes pour approcher le phénomène du «combat singulier»?

D’une part, il n’y avait par le passé que peu de besoins de solutions logiques et réalistes car les agressions physiques avaient souvent lieu sous une sorte de forme codifiée lors de duel. Il suffisait donc d’apprendre forme et code par cœur pour les utiliser au besoin. D’autre part, l’observation et la concrétisation de solutions prioritairement logiques et réalistes ne se traduisaient guère par des contenus visuellement attractifs.

Équilibre et stratégie martiale

Une approche et une concrétisation systématique privilégiant l’équilibre révèle l’orientation offensive ou défensive d’une programmation corporelle. Quand on est en mesure de contrôler son équilibre et celui de son adversaire/partenaire, on a établi une offensitivité perpétuelle. À défaut d’équilibre, il faut compenser cette carence par une surcompensation musculaire ou par d’autres ressources corporelles, ce qui se concrétise par une perte de temps. Ce n’est qu’en conservant systématiquement son propre équilibre que l’on est en mesure d’agir dans le timing de l’attaque.

Les arts martiaux réalistes provenant des zones de crise s’appuient sur des siècles de tradition et présentent la meilleure démarche. En effet, toutes les esquisses de solution s’étant révélées inefficaces ont été automatiquement éliminées. Les arts martiaux réalistes ont aussi créé des principes d’entraînement qui exercent l’équilibre de façon systématique. Dans les premiers temps, c’est l’équilibre propre qui constitue le fondement de l’entraînement, en vue de créer une base de l’aptitude à l’action. L’adversaire ou le partenaire ne sont encore que secondaires. Ce n’est qu’à partir d’un certain niveau que l’entraînement avec partenaire s’intensifie, permettant une transition progressive du contrôle de soi au contrôle de l’autre. Une démarche d’apprentissage ou d’enseignement opposée serait contre-productive. De ce fait, dans les arts martiaux réalistes, on commence par des exercices exécutés seul (comme des mouvements gymniques de forme fixée ou libre, des coups isolés) pour acquérir d’abord son propre équilibre.

Par ailleurs, il faut observer qu’une stratégie ne peut être pleinement qualifiée de systématique, réaliste et logique que lorsqu’elle peut concrétiser ce concept d’équilibre sans lacune dans chaque domaine thématique (technique). Par domaine thématique (technique), il faut entendre les stratégies armée et sans armes. Que la concrétisation doive alors s’effectuer d’abord au sein d’une stratégie armée ou d’une stratégie à mains nues revient aux débats éternels sur la préexistence de l’œuf ou de la poule. L’important est de pouvoir concrétiser et communiquer exhaustivement autour du concept d’équilibre.

Yin & Yang

Yin Yang Wing Chun Wing Tsun Kung Fu Lyon

Nous pouvons tisser une belle analogie avec le principe du yin et du yang. Ces deux pôles enracinés dans la philosophie chinoise n’ont d’effet bénéfique que lorsqu’ils se trouvent ensemble dans un équilibre harmonieux. Si l’un des deux pôles quitte l’équilibre (balance), une disharmonie et une perturbation se créent dans le système. Pour rétablir l’harmonie et l’équilibre, il faut un effort non négligeable, qui doit parfois même être exercé de l’extérieur. Cette approche philosophique peut servir d’explication pertinente du principe logique de l’équilibre dans le domaine corporel.

Un peu de pratique

Un petit exercice peut illustrer ces explications.

On se place debout, les deux pieds parallèle écartés de la largeur des épaules. La première tâche consiste alors à lever en l’air la jambe gauche ou droite. Il faut s’efforcer d’appréhender tous les changements qui doivent s’établir avant que la jambe ne s’immobilise dans l’air. Exécutez cet exercice le plus lentement possible, mieux encore au ralenti.

Maintenant, posez-vous la question : ma jambe se lève-t-elle en l’air tout simplement par ma seule volonté ? Malheureusement non. Il y a une petite tâche que mon corps doit exécuter et sans laquelle il ne m’est pas possible de lever ma jambe : je dois transférer la masse de mon corps sur la jambe opposée. Ce n’est que lorsque le poids de mon corps repose à 100 % sur l’autre jambe que je peux lever la jambe, quelle que soit la direction. C’est ce qui s’appelle garder l’équilibre car on reste ainsi en équilibre tout le long du mouvement

Essayez maintenant de lever la jambe sans transfert préalable du poids du corps. Efforcez-vous de ne pas transférer du tout votre poids sur la jambe opposée. Si vous arriviez à maintenir la jambe en l’air à hauteur du genou dans ces conditions (pendant quelques secondes), vous avez réussi à vaincre les lois physiques de la pesanteur et vous seriez en droit de prétendre au prix Nobel de science !

Cet exercice fait ressortir les principes d’une autodéfense réaliste: le maintien de l’équilibre doit être une base pour construire une stratégie offensive systématique et praticable. La pratique d’un art martial ou d’un sport de combat dans une optique et des objectifs différents (comme par exemple la recherche de la forme physique, d’une expression artistique, la compétition sportive, etc) doit amener à la conscience que l’on ne dispose pas d’une solution spécifiquement applicable pour une problématique hautement complexe comme la self-défense.

En matière de défense, est-ce qu’il est raisonnable à préférer de travailler avec une solution incomplète et les risques résiduels qu’elle comporte, ou plutôt avec une stratégie logique qui ne propose guère d’éléments spectaculaires, mais qui offre en revanche une protection complète?

 

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